Non classé

Nicolas Bécuwe, sondeur

Plus les élections approchent, et plus les candidats, leurs proches collaborateurs et leur entourage consultent avec intérêt et anxiété les sondages. Car selon leur place sur les listes nationales et selon les intentions de vote des électeurs, les prétendants au pouvoir peuvent savoir s’ils ont réellement des raisons d’espérer décrocher leur ticket pour le Parlement européen. A Bruxelles, Nicolas Bécuwe est l’un de ceux qui mettent de l’ordre dans ces statistiques. Mais le report du Brexit, entre autres, complique ses calculs.

On pourrait imaginer un féru de mathématiques qui citerait pour modèles Evariste Galois ou Alan Turing et remplirait plus volontiers des grilles de Sudoku qu’il ne disputerait des parties de Scrabble. Il n’en est rien. Nicolas Bécuwe, “directeur senior” de l’institut de sondage Kantar (ex-TNS opinion) à Bruxelles, se range plutôt du côté des « littéraires ». Passé par les classes préparatoires Hypokhâgne et Khâgne avant de rejoindre Sciences Po à Bordeaux, le Parisien qui a débarqué à Bruxelles en 2007 se définit en réalité avant tout comme « un esprit rationnel ». 

Nicolas Bécuwe, spécialiste de l’opinion publique européenne, est arrivé à Bruxelles en 2007. 

Depuis des semaines, il met sur pied, pour le compte du Parlement européen (qui a, à cet effet, déboursé 677 550 euros), des « projections en sièges » du prochain hémicycle – celui de la 9e législature qui sera élue, partout en Europe, du 23 au 26 mai. Pour ce faire, Nicolas Bécuwe se base sur un échantillon de sondages nationaux. En analysant les intentions de vote pays par pays, le spécialiste est capable de donner une photographie précise, à différents instants, de la composition du prochain Parlement européen – ce qui, évidemment, intéresse de très près les prétendants au pouvoir. 

Ceux-là se présentent, dans leur pays d’origine, sur des listes qui regroupent les candidats d’un même parti national. Ces partis nationaux ont des pendants européens qui permettent aux élus dans les différents Etats membres de se regrouper sous un même drapeau, à l’échelle du continent. Et ces partis européens se déclinent en différents groupes politiques au sein de l’hémicycle.

C’est ainsi que le parti irlandais Fine Gael est membre du Parti populaire européen (PPE) et que ses élus siègent au sein du groupe du PPE au Parlement européen. De même, le Parti travailliste maltais est membre du Parti socialiste européen (PSE) et ses élus siègent au sein du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen (S&D). Le Rassemblement national (RN) français, lui, est membre du Mouvement pour une Europe des nations et des libertés (MENL), dont les élus siègent au sein du groupe de l’Europe des nations et des libertés (ENL) au Parlement.

Nicolas Bécuwe s’intéresse donc autant aux intentions de vote en Espagne, en Grèce qu’en Estonie pour en tirer des conclusions quant à la future composition du Parlement européen.

Dans tel contexte, Marjory Van den Broeke, l’une des porte-paroles du Parlement européen, explique ce qui a poussé  l’institution à publier des projections en sièges cette année – un exercice en effet inédit : 

« Afin de se préparer d’un point de vue logistique, le Parlement européen effectue toujours ce genre de calculs. Mais pour améliorer la transparence et parce que nous avons pensé que les projections pouvaient être utiles pour d’autres personnes également – y compris les journalistes – nous avons décidé d’en publier certaines. »

Enorme chamboulement

Or selon une nouvelle composition de l’hémicycle post-Brexit, 705 eurodéputés auraient dû être élus en mai. Mais puisque la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne n’est pas encore officielle, le nombre de sièges se maintient, pour le moment, à 751. Ce n’est qu’après la ratification de l’accord de retrait, signé par Londres et Bruxelles en fin d’année dernière, que la nouvelle répartition sera effective.

Pour certains pays, le départ des eurodéputés britanniques rime avec un gain de sièges : la France disposera ainsi de 79 fauteuils contre 74 actuellement, l’Espagne de 59 (contre 54), l’Italie de 76 (contre 73), etc. L’Allemagne, déjà au seuil maximal de 96 députés pendant la législature précédente, restera à ce niveau-là. La nouvelle répartition ne fait perdre de fauteuils à aucun des 27 Etats membres.

Post-Brexit, le Parlement européen ne comptera plus que 705 sièges. Or le report de la sortie complique les calculs de Nicolas Bécuwe.

La toute première projection en sièges qu’a élaborée Nicolas Bécuwe remonte à mi-février 2019. A ce moment-là, le Brexit était encore fixé au 30 mars. Il a donc travaillé sur une base de 705 sièges dans l’hémicycle. Cette projection montre déjà que les deux principaux groupes politiques, le PPE et le groupe du S&D, devraient détenir 45% seulement du total des sièges de l’hémicycle. Le premier perdrait 34 sièges, et le second 51. Or jusqu’alors, les deux groupes majoritaires parvenaient à dépasser le seuil des 50% (avec 55% de sièges durant la législature qui se termine), leur permettant donc de former une coalition et à eux seuls, de s’entendre pour façonner la législation européenne. Et Nicolas Bécuwe de constater : 

« A l’avenir, pour obtenir la majorité, ces grands groupes traditionnels auront très certainement à s’allier avec d’autres groupes politiques de l’hémicycle, peut-être celui des Verts ou des Libéraux. C’est un énorme chamboulement qui s’annonce… Cette campagne a le mérite de nous tirer du « ronron » habituel qu’on connaissait jusqu’alors. On va clairement vers un Parlement plus fragmenté. »

Publiée dès le 18 février 2019, la première projection en sièges du futur Parlement européen s’appuie, comme toute les suivantes, sur une sélection de sondages réalisés par les instituts de sondage nationaux dans les Etats membres et agrégés par Nicolas Bécuwé.

Ainsi, en raflant 14 sièges, pour grimper à un total de 59 membres, le groupe de l’ENL, qui réunit des partis d’extrême droite comme le Vlaams Belang belge, la Ligue du Nord italienne ou le RN hexagonal, apparaît comme le grand gagnant des sondages.

Anticiper les rapports de force

Pour Nicolas Bécuwe, de telles projections sont une mine d’information pour tous les candidats, dans tous les Etats membres. Si ceux-là consultent très régulièrement les intentions de vote dans leur pays (l’ « euro-rolling » de l’Ifop en France, par exemple, qui permet de suivre les évolutions de l’opinion jour après jour), selon le sondeur de Kantar, qui avait remporté l’appel d’offre du Parlement européen dès juillet 2018, les projections en sièges offrent aux prétendants au pouvoir une autre grille de lecture qui ne leur est pas moins utile : 

« Les candidats regardent forcément ces projections. Ce n’est pas possible autrement. Elles n’auront pas d’influence directe dans leur manière de faire campagne, par contre, elles peuvent clairement jouer sur l’attitude qu’ils adopteront une fois à Bruxelles. »

Franck Proust, eurodéputé sortant qui occupe la 11e place sur la liste Les Républicains (LR) en France, en convient :  

« Les projections en sièges du Parlement européen sont une photo à un temps « t » de l’état du futur hémicycle. C’est une donnée importante pour anticiper les rapports des forces en présence pour la prochaine législature. Mais ce ne sont que des projections, qu’on regarde évidemment avec attention. A nous sur le terrain, pendant la campagne, de tout faire pour les faire évoluer en notre faveur. »

L’eurodéputé Franck Proust, candidat à sa réélection fin mai, en convient : en période de campagne, il suit de très près les sondages – au niveau national comme européen.

Des projections interrompues prématurément

Lorsque ces premières projections ont été publiées, l’hiver dernier, il était prévu qu’elles le soient jusqu’à la soirée électorale du dimanche 26 mai, avec des résultats mis à jour toutes les deux semaines jusqu’à fin avril et chaque semaine en mai.

Mais c’était sans compter la subite décision du Bureau du Parlement européen, ce très puissant organe qui regroupe le président de l’institution ainsi que 14 vice-présidents, d’interrompre les projections à partir du 23 avril – soit un mois avant le coup d’envoi des élections. Au sein du Parlement, le groupe du PPE était en effet assez favorable à leur publication tandis que bon nombre d’autres groupes maintenaient qu’il n’était en aucun cas du ressort de l’institution de rendre publiques de telles projections.

Puisque le Parlement européen a décidé de s’aligner sur la loi électorale luxembourgeoise (la plus sévère en Europe, qui interdit la publication de sondages un mois avant un scrutin), au total, ce sont donc quatre projections préparées par Nicolas Bécuwe et son équipe au sein de Kantar qui ont été publiées – contre huit prévues initialement. 

Nicolas Bécuwe connaît tous les partis, dans tous les pays de l’UE.

Et alors que les projections parues en février et en mars (accompagnées, à chaque fois, d’un rapport de plusieurs dizaines de pages, détaillant aussi bien la méthodologie que les évolutions pays par pays) rapportaient les grandes tendances en se basant sur un hémicycle à 705 fauteuils, la dernière, parue le 18 avril 2019, présente à nouveau un hémicycle à 751 sièges, du fait de la décision du Conseil européen, début avril, de repousser la date officielle du Brexit au 31 octobre. Nicolas Bécuwe, l’homme dans l’ombre de ce travail titanesque, ne le cache pas : 

« Evidemment, l’incertitude qui entoure le Brexit et la décision de reporter la date de sortie a franchement compliqué notre travail. Et j’étais d’autant plus embêté qu’au Royaume-Uni, les sondages sont encore plus volatiles qu’ailleurs. Ils sont vraiment très, très instables. Donc je n’étais pas ravi d’avoir à m’appuyer dessus. »

Le Parlement européen a décidé de stopper prématurément la publication des projections en siège élaborées par Nicolas Bécuwe. La dernière projection date du 18 avril 2019.

Pragmatique et plutôt pince sans rire, Nicolas Bécuwe aime, en règle générale, jouer la carte de la prudence. Pas question pour lui, par exemple, de s’aventurer à classer les nouveaux partis nationaux, nés depuis 2014, dans l’un ou l’autre groupe politique au niveau européen. Dans ses graphiques, il place ceux-là dans une catégorie sobrement intitulée « autres », là où certains, à l’image du site d’information spécialisé Politico Europe, qui se livre aussi à l’épineux exercice de l’agrégation des sondages, ose se lancer dans des suppositions et parier sur l’allégeance de tel ou tel parti national à telle ou telle formation européenne.

C’est ainsi que le jeune parti français La République en marche (LREM), qui devrait envoyer un certain nombre d’élus issus de sa liste « Renaissance » au Parlement européen, alimente la catégorie « autres » de Nicolas Bécuwe, tandis que Politico Europe prend le risque de, d’ores et déjà, les ranger au sein du groupe de l’Alliance libéral des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe (ADLE), alors même que LREM n’a pas, pour l’instant, officiellement annoncé son ralliement au parti européen.

Non loin du quartier européen, depuis l’open-space de Kantar, Nicolas Bécuwe s’échine à faire parler les statistiques et à offrir une idée aussi précise et rigoureuse que possible de la composition du prochain Parlement européen. 

Jean Comte, journaliste pour Contexte, aime prendre le pouls des tendances politiques partout en Europe auprès de Nicolas Bécuwe :

Je l’ai interviewé pour un ou deux articles concernant la situation européenne en amont des élections. Il a une connaissance assez précise des partis dans chaque pays, même au pied levé ! Il comprend également bien les dynamiques à l’oeuvre partout en Europe, et honnêtement, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Quelle Europe pour demain ?

Le 26 mai au soir, Nicolas Bécuwe et son équipe seront les premiers à dévoiler la composition du prochain hémicycle. Ces jours-ci, l’organisation de la soirée électorale prend donc le pas sur toutes les autres activités de l’institut. En attendant, Nicolas Bécuwe ne peut qu’espérer que les rapports de force au sein du nouvel hémicycle seront tels qu’ils permettront à l’Europe de se lancer dans, ce sont ses mots, « des projets plus ambitieux ».

Il cite pêle-mêle une meilleure coordination budgétaire, une politique de défense commune ou l’introduction d’un budget pour la zone euro. Et cet Européen convaincu, les yeux rivés sur l’Apple Watch qui enserre son poignet, de glisser : « L’heure du réveil politique n’aurait-elle pas sonné ? »

Céline Schoen

read more:

Be the first to leave a comment!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *